Auteur Sujet: De la guerre et de la barbarie  (Lu 2852 fois)

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De la guerre et de la barbarie
« le: 05 octobre 2014 à 22:14:42 »
Les décapitations nous laissent quasiment sans voix face à l'horreur. Et ces images qui parviennent (images videos que je n'ai pas visionnées) ou dont on entend parler, et cela suffit bien, ouvre un boulevard à tous les va-t-en guerre, submergés que nous sommes par l'émotion.
C'est la barbarie, c'est l'inhumanité absolue ... il faut la combattre absolument, disent-ils ... mais cette barbarie-là n'est-elle pas à l'image de toutes les autres qui l'ont précédée ?

Intéressante mise en perspective de la Fondation Frantz FANON , mais ce qui m'a surtout fait le plus réfléchir ce sont les photos, dont je n'avais jamais eu connaissance  :( je vous les mets juste après

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Barbarie disent-ils…

lundi 29 septembre 2014

Les décapitations filmées d’otages occidentaux en Irak et d’un randonneur français en Algérie suscitent légitimement un sentiment d’horreur et une condamnation unanime et sans appel. Ces assassinats insensés ne peuvent être le fait que de criminels pervers au service d’une idéologie déviante. Ces mises en scène macabres viennent à la suite d’images tout aussi insoutenables montrant des exécutions de masse d’hommes désarmés. L’émotion produite par ce théâtre de la cruauté est cependant froidement manipulée par des médias et des relais politiques en Occident. La qualification sans cesse reprise de « barbaries », perpétrées par des « barbares », répond à la volonté de déshumaniser les auteurs de ces atrocités. Hors du limès de la Civilisation, ils ne relèvent plus du droit commun et ne sont plus passibles des lois ordinaires. Il s’agit pour la propagande blanche, conforme à ses usages établis et ses traditions éprouvées, de dénoncer l’irréductible barbarie de « l’autre » présenté comme totalité indistincte pour mieux soumettre ou exterminer, au-delà des criminels, toute une société. Ou comme dans les cas de l’Irak et de la Syrie de détruire des Etats.

Ces assassinats médiatiques sont représentés par les organes de propagande comme des actes irrationnels d’une radicale altérité, quasiment non-humaine. Mais bien davantage, des échelles du Levant à celles de Barbarie, ces atrocités seraient inhérentes à une sphère ethnico-religieuse, l’Islam, qui malgré des nuances langagières, reste intrinsèquement dangereuse, quasi-incompréhensible et systématiquement opposée à un Occident dont, par essence et définition, les valeurs humanistes sont définitivement supérieures à toutes les autres.

Dans un amalgame éhonté mais clairement assumé, les musulmans d’ici et d’ailleurs, suspectés de connivence « culturelle » avec les assassins, sont sommés par des policiers de la pensée de se désolidariser publiquement de ces crimes. Il leur est enjoint d’approuver la nouvelle guerre moyen-orientale de l’Occident et les bombardements « vengeurs » décidés par la Civilisation.

Ces arguments d’une propagande essentialiste visant à diaboliser des communautés toutes entières sont odieux et totalement ineptes. Cette propagande de stigmatisation et de culpabilisation est d’autant plus inacceptable que ces journalistes-procureurs seraient particulièrement bien placés, s’ils faisaient leur métier, pour évoquer, en spécialistes, la sauvagerie systématique et des exactions d’une ampleur sanguinaire inouïe de ceux dont les armes se tournent contre les populations arabo-musulmanes depuis des décennies.

Ces journalistes, qui martèlent le mot de barbarie, qu’ont-ils écrit sur les centaines de milliers de morts civiles en Irak, sur le recours au phosphore blanc et aux munitions à l’uranium appauvri contre des populations civiles ? Qui parmi ces parangons de la Civilisation a évoqué le sort de ces dizaines d’enfants mal formés à Falloujah et ailleurs du fait de l’utilisation d’armes interdites ?

A-t-on entendu des cris d’indignation de la part de cette presse au garde-à-vous, lorsque la très civilisée Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’état américaine, justifiait la mort de cinq cent mille enfants irakiens ? Qui de cette presse ou de ces chaines de télévision s’est insurgé devant le fait que dans ce pays des droits de l’homme des criminels au moins aussi sadiques que ceux de l’Etat Islamique puissent mourir dans leurs lits grâce aux amnisties et à l’amnésie d’Etat ?

Mais il n’est nul besoin de remonter aux guerres coloniales au nom des « Lumières » de la génération précédente pour reconnaitre une même sauvagerie contemporaine, tout aussi indécente, qui se drape des valeurs de la Démocratie et des Droits de l’Homme. Barack Obama, prix Nobel de la paix, peut ainsi mener sept guerres depuis qu’il a reçu cette distinction qui a définitivement perdu toute signification morale. Qui parmi ces médias évoque les dizaines de milliers de victimes innocentes des frappes de drones à travers le monde ? La mort, sous les missiles guidés et les bombes « intelligentes », de cinq cent enfants de Ghaza n’est -elle pas une « barbarie » ? Tout comme les bombardements d’écoles gérées par les Nations Unies seraient tout au plus les dégâts collatéraux de frappes chirurgicales. Il est vrai que sans images et ensevelis sous la mystification et le silence complice des journalistes de l’infotainment, les dizaines de milliers de morts des guerres asymétriques n’existent pas. Pures statistiques, les cadavres déchiquetés de pauvres et de désarmés ne suscitent aucune émotion.

Il n’est donc nul besoin d’effectuer de minutieuses recherches pour découvrir que la réalité de la « barbarie » est fort différente de ce que cette presse en battle-dress veut faire accroire. On ne tentera pas non plus d’établir ici la généalogie politique de l’Islamisme fanatique fabriqué par les monarchies du Golfe et armé par l’Occident. Qui se souvient des missiles français Milan, des armes anglaises et américaines généreusement fournis aux « moudjahidine » afghans, hier freedom-fighters et aujourd’hui talibans extrémistes ?

Les mises en scène d’assassinats abjects dans des circonstances horribles par des psychopathes apolitiques ne peuvent, en aucun cas, servir de prétexte à des manipulations haineuses. Le discours sur la barbarie asséné par les relais de propagande, destiné à désigner de faux ennemis intérieurs, vise à faire taire ceux parmi les musulmans en Europe qui dénoncent les aventures guerrières au Moyen-Orient. A faire oublier ceux commis par les alliés de l’Occident. Et également, en jouant sur la peur à jeter en pâture des minorités visibles « d’apparence musulmane » à une opinion matraquée que l’on cherche à conditionner depuis des années. Ces gesticulations autour d’une soi-disant barbarie musulmane ne parviennent pas à masquer la vérité sanglante d’un Occident colonialiste hier, impérialiste aujourd’hui, qui assume sans discontinuer depuis le dix-neuvième siècle ses guerres éminemment civilisées et très sanguinaires dans le monde arabo-musulman. Les criminels de l’Etat Islamique ont été à bonne école.

Dans le dispositif éprouvé de préparation psychologique, la barbarie de l’autre est la justification ultime de la guerre. Or, les « guerres » éternelles contre le terrorisme, engagées depuis des dizaines d’années, loin d’avoir endigué le phénomène, l’ont généralisé et complexifié. Il ne fait guère de doute, à la lumière de l’expérience, que le refus d’approches politiques et la fascination pour la guerre manifestée par les dirigeants occidentaux, outre une dangereuse régression du droit international, ne produira qu’un surcroit de subversion.

Les premiers et les pires barbares sont parmi nous.













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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #1 le: 06 octobre 2014 à 00:13:40 »
On peut voir les vidéos comme celle-ci aussi...agrémentées de commentaires ahurissants.
Depuis le 1ère guerre du Golfe, Afghanistan, on a pu voir ce genre de vidéo sans que ça choque beaucoup de monde



En ce moment aux JT on montre les vidéos des caméras montés sur les hélicos, mais en général moins "graphiques."
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #2 le: 06 octobre 2014 à 21:23:25 »
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mais cette barbarie-là n'est-elle pas à l'image de toutes les autres qui l'ont précédée ?

Oui. Les Romains pratiquaient même le génocide. Delenda est Carthago...

Est-ce que cela justifie qu'on laisse faire? Non! Alors, je m'interroge sur les vraies raisons de ces rappels...  :grrr:
« Modifié: 06 octobre 2014 à 21:38:30 par sarkonique »
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #3 le: 06 octobre 2014 à 21:30:23 »
Chaque clan de supporters aime bien voir son équipe marquer un but. C'est peut-être aussi simple que ça.
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #4 le: 06 octobre 2014 à 22:11:18 »
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ces atrocités seraient inhérentes à une sphère ethnico-religieuse, l’Islam, qui malgré des nuances langagières, reste intrinsèquement dangereuse, quasi-incompréhensible et systématiquement opposée à un Occident dont, par essence et définition, les valeurs humanistes sont définitivement supérieures à toutes les autres.

Mais bien sûr! Tous les jours, Le Monde, Libé, France 2, RTL, Arte, Le Canard, etc., etc., et tous les médias du monde occidental, appellent à la croisade contre les musulmans. Tous. N'est-ce pas?  :mrgreen:

Et puis, les valeurs humanistes, si on ne les considère pas comme supérieures à d'autres, n'ont aucune valeur. Au nom de quoi condamne-t-on la Shoa, je vous le demande? Les valeurs nazies ont le droit d'exister aussi, pas vrai?  :mrgreen:

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Les premiers et les pires barbares sont parmi nous.
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Il s’agit pour la propagande blanche

Tiens, je croyais qu'on refusait les amalgames essentialistes sur ce site?  :|
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #5 le: 07 octobre 2014 à 11:55:26 »
Concernant les 2 dernières phrases que tu as isolées du texte, tu as raison, et elles m'ont aussi gênée, car elles reprennent de façon inverse ce que le texte est sensé dénoncer . Mais je crois par contre, pour le reste, que tu renâcles à voir le fait que oui, nos médias foncent dans une auto-justification guerrière en déniant au reste du monde le fait d'être aussi porteur de valeurs humanistes, dont nous serions les seuls dépositaires.

Évidemment que ces types sont des monstres, et qu'il faut les combattre !
Évidemment, aussi, je n'ai pas de solution idéale à suggérer sur la façon dont il faudrait le faire.
Mais par contre je veux rester vigilante sur la façon dont s'installe cette frénésie guerrière un peu "soudaine". Je veux dire par là que la monstruosité et la barbarie de ces types devait se développer depuis un bon moment, pour qu'elle ait pu atteindre ce point de d'importance géographique ... sur combien de meurtres ignobles les "va-t-en-guerre" actuels ont-ils fermé les yeux sans réagir jusqu'ici ?

Tu fais référence au nazisme, c'est peut-être juste, l'EI étant porteuse d'une idéologie proprement inhumaine. Mais quand tu dis que les medias n'appellent pas à la croisade contre les musulmans, je n'en suis pas si sûre, je trouve que les discours qui y ressemblent prennent de plus en plus de place au contraire !
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #6 le: 07 octobre 2014 à 17:28:43 »
Je vois, dans l'image des blindés turcs qui restent aux portes de la ville en laissant les kurdes se battre seuls, certaines reminiscences de l'histoire...
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #7 le: 07 octobre 2014 à 21:44:59 »
Effectivement, Timbur. Cela me gêne aussi beaucoup. Les Turcs sont ambigus sur ce coup, et je ne m'étonnerais pas qu'ils jouent double jeu. Leur intérêt est de se débarrasser des Kurdes.

@ Nounourse
J'ai au contraire l'impression que les médias s'empressent de rappeler que les musulmans de France sont responsables. Mais il est vrai que c'est dans le sens d'une croisade anti-jihaddistes, pour justifier cette guerre contre eux. Cependant, je crois que face à une telle caricature de l'islam, si j'étais musulman, je serais partie prenante.

Nous avons eu nos moments de barbarie. Mais ici, c'est pour éviter que la barbarie jihaddiste s'étende qu'on intervient. Peut-être mal? Ce sont les Lumières que remettent en cause ces obscurantistes et Voltaire, il y a trois siècles, les aurait vomis comme il vomissait l'intolérance des églises chrétiennes. Il était pourtant un des dénonciateurs de la guerre. Et celle-ci est une valeur première chez les ultras qui veulent la mort de l'Occident et de tout ce qui ne pense pas comme eux. La guerre me semble un pis aller nécessaire.

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en déniant au reste du monde le fait d'être aussi porteur de valeurs humanistes, dont nous serions les seuls dépositaires.
dis-tu.

Mais il ne me semble pas qu'il y ait plusieurs types d'humanisme. On l'est ou on ne l'est pas. La tendance de certains politiciens occidentaux serait plutôt de revenir en arrière et de déclarer que les Droits de l'homme sont relatifs. Les Américains se sont souvent contentés de ça...
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #8 le: 07 octobre 2014 à 22:22:34 »
"Qui ne dit mot consent."

À cause d'un aphorisme à la con, on demande aux musulmans de se justifier, en quelque sorte.
Ensuite on a eu droit à "PasEnMonNom," une apologie du "vrai" islam, également à coté de la plaque.

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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #9 le: 09 octobre 2014 à 01:30:15 »
Une lecture que je reprendrais certainement, pour m'attarder à certains aspects.

C'est J. DERRIDA et cela date de 2004, mais je crois que cela peut m'aider à penser la réalité d'aujourd'hui :

(c'est long, je vous recommande la lecture sur le site du Monde Diplo, mais je le mets ici tout de même au cas où ça redeviendrait payant)

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Qu’est-ce que le terrorisme ?
par Jacques Derrida, février 2004

Giovanna Borradori. – Que le 11 septembre soit ou non un événement d’importance majeure, quel rôle assignez-vous à la philosophie ? Est-ce que la philosophie peut nous aider à comprendre ce qui s’est passé ?

J. D. – Sans doute un tel « événement » requiert-il une réponse philosophique. Mieux, une réponse qui remette en question, dans leur plus grande radicalité, les présuppositions conceptuelles les mieux ancrées dans le discours philosophique. Les concepts dans lesquels on a le plus souvent décrit, nommé, catégorisé cet « événement » relèvent d’un « sommeil dogmatique » dont ne peut nous réveiller qu’une nouvelle réflexion philosophique, une réflexion sur la philosophie, notamment sur la philosophie politique et sur son héritage. Le discours courant, celui des médias et de la rhétorique officielle, se fie trop facilement à des concepts comme celui de « guerre » ou de « terrorisme » (national ou international).

Une lecture critique de Carl Schmitt (1), par exemple, serait fort utile. D’une part, pour prendre en compte, aussi loin qu’il est possible, la différence entre la guerre classique (confrontation directe et déclarée entre deux Etats ennemis, dans la grande tradition du droit européen), la « guerre civile » et la « guerre des partisans » (dans ses formes modernes, encore qu’elle apparaisse, Schmitt le reconnaît, dès le début du XIXe siècle).

Mais, d’autre part, il nous faut aussi reconnaître, contre Schmitt, que la violence qui se déchaîne maintenant ne relève pas de la guerre (l’expression « guerre contre le terrorisme » est des plus confuses, et il faut analyser la confusion et les intérêts que cet abus rhétorique prétend servir). Bush parle de « guerre », mais il est bien incapable de déterminer l’ennemi auquel il déclare qu’il a déclaré la guerre. L’Afghanistan, sa population civile et ses armées ne sont pas les ennemis

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L’Afghanistan, sa population civile et ses armées ne sont pas les ennemis des Américains, et on n’a même jamais cessé de le répéter.

A supposer que « Ben Laden » soit ici le décideur souverain, tout le monde sait que cet homme n’est pas afghan, qu’il est rejeté par son pays (par tous les « pays » et par tous les Etats presque sans exception d’ailleurs), que sa formation doit tant aux Etats-Unis et surtout qu’il n’est pas seul. Les Etats qui l’aident indirectement ne le font pas en tant qu’Etats. Aucun Etat comme tel ne le soutient publiquement. Quant aux Etats qui hébergent (harbour) les réseaux « terroristes », il est difficile de les identifier comme tels.

Les Etats-Unis et l’Europe, Londres et Berlin sont aussi des sanctuaires, des lieux de formation et d’information pour tous les « terroristes » du monde. Aucune géographie, aucune assignation « territoriale » n’est donc plus pertinente, depuis longtemps, pour localiser l’assise de ces nouvelles technologies de transmission ou d’agression. (Soit dit trop vite et en passant, pour prolonger et préciser ce que je disais plus haut d’une menace absolue d’origine anonyme et non étatique, les agressions de type « terroriste » n’auraient déjà plus besoin d’avions, de bombes, de kamikazes : il suffit de s’introduire dans un système informatique à valeur stratégique, d’y installer un virus ou quelque perturbation grave pour paralyser les ressources économiques, militaires et politiques d’un pays ou d’un continent. Cela peut être tenté de n’importe où sur la terre, à un coût et avec des moyens réduits.)

Le rapport entre la terre, le territoire et la terreur a changé, et il faut savoir que cela tient au savoir, c’est-à-dire à la techno-science. C’est la techno-science qui brouille la distinction entre guerre et terrorisme. A cet égard, comparé aux possibilités de destruction et de désordre chaotique qui sont en réserve, pour l’avenir, dans les réseaux informatisés du monde, le « 11 septembre » relève encore du théâtre archaïque de la violence destinée à frapper l’imagination. On pourra faire bien pire demain, invisiblement, en silence, beaucoup plus vite, de façon non sanglante, en attaquant les networks informatiques dont dépend toute la vie (sociale, économique, militaire, etc.) d’un « grand pays », de la plus grande puissance du monde.

Un jour, on dira : le « 11 septembre », c’était le (« bon ») vieux temps de la dernière guerre. C’était encore de l’ordre du gigantesque : visible et énorme ! Quelle taille, quelle hauteur ! Il y a eu pire depuis, les nanotechnologies en tous genres sont tellement plus puissantes et invisibles, imprenables, elles s’insinuent partout. Elles rivalisent dans le micrologique avec les microbes et les bactéries. Mais notre inconscient y est déjà sensible, il le sait déjà et c’est ce qui fait peur.

Si cette violence n’est pas une « guerre » interétatique, elle ne relève pas non plus de la « guerre civile » ou de la « guerre des partisans », au sens défini par Schmitt, dans la mesure où elle ne consiste pas, comme la plupart des « guerres de partisans », en une insurrection nationale, voire en un mouvement de libération destiné à prendre le pouvoir sur le sol d’un Etat-nation (même si l’une des visées, latérale ou centrale, des réseaux « Ben Laden », c’est de déstabiliser l’Arabie saoudite, alliée ambiguë des Etats-Unis, et d’y installer un nouveau pouvoir d’Etat). Si même on persistait à parler de terrorisme, cette appellation couvre un nouveau concept et de nouvelles distinctions.

G. B. – Vous croyez qu’on peut marquer ces distinctions ?

J. D. – C’est plus difficile que jamais. Si on veut ne pas se fier aveuglément au langage courant, qui reste le plus souvent docile aux rhétoriques des médias ou aux gesticulations verbales du pouvoir politique dominant, il faut être très prudent quand on se sert des mots « terrorisme » et surtout « terrorisme international ». Qu’est-ce que la terreur, en premier lieu ? Qu’est-ce qui la distingue de la peur, de l’angoisse, de la panique ? Tout à l’heure, en suggérant que l’événement du 11 septembre n’était major que dans la mesure où le traumatisme qu’il a infligé aux consciences et aux inconscients ne tenait pas à ce qui s’était passé mais à la menace indéterminée d’un avenir plus dangereux que la guerre froide, est-ce que je parlais de terreur, de peur, de panique ou d’angoisse ?

La terreur organisée, provoquée, instrumentalisée, en quoi diffère-t-elle de cette peur que toute une tradition, de Hobbes à Schmitt et même à Benjamin, tient pour la condition de l’autorité de la loi et de l’exercice souverain du pouvoir, pour la condition du politique même et de l’Etat ? Dans le Léviathan, Hobbes ne parle pas seulement de « fear » mais de « terrour ». Benjamin dit de l’Etat qu’il tend à s’approprier, par la menace, précisément, le monopole de la violence. On dira, certes, que toute expérience de la terreur, même si elle a une spécificité, n’est pas nécessairement l’effet d’un terrorisme. Sans doute, mais l’histoire politique du mot « terrorisme » dérive largement de la référence à la Terreur révolutionnaire française, qui fut exercée au nom de l’Etat et qui supposait justement le monopole légal de la violence.

Si on se réfère aux définitions courantes ou explicitement légales du terrorisme, qu’y trouve-t-on ? La référence à un crime contre la vie humaine en violation des lois (nationales ou internationales) y implique à la fois la distinction entre civil et militaire (les victimes du terrorisme sont supposées être civiles) et une finalité politique (influencer ou changer la politique d’un pays en terrorisant sa population civile). Ces définitions n’excluent donc pas le « terrorisme d’Etat ». Tous les terroristes du monde prétendent répliquer, pour se défendre, à un terrorisme d’Etat antérieur qui, ne disant pas son nom, se couvre de toutes sortes de justifications plus ou moins crédibles.

Vous connaissez les accusations lancées, par exemple et surtout, contre les Etats-Unis soupçonnés de pratiquer ou d’encourager le terrorisme d’Etat. D’autre part, même pendant les guerres déclarées d’Etat à Etat, dans les formes du vieux droit européen, les débordements terroristes étaient fréquents. Bien avant les bombardements plus ou moins massifs des deux dernières guerres, l’intimidation des populations civiles était un recours classique. Depuis des siècles.

Il nous faut également dire un mot de l’expression « terrorisme international » qui alimente les discours politiques officiels partout dans le monde. Elle se trouve aussi mise en œuvre dans de nombreuses condamnations officielles de la part des Nations unies. Après le 11 septembre, une majorité écrasante des Etats représentés à l’ONU (peut-être même l’unanimité, je ne me rappelle plus, cela reste à vérifier) a condamné, comme elle l’avait fait plus d’une fois au cours des dernières décennies, ce qu’elle appelle le « terrorisme international ».

Or, au cours d’une séance transmise à la télévision, M. Kofi Annan a dû rappeler au passage de nombreux débats antérieurs. Au moment même où ils s’apprêtaient à le condamner, certains Etats avaient dit leurs réserves sur la clarté de ce concept de terrorisme international et des critères qui permettent de l’identifier. Comme pour beaucoup de notions juridiques dont les enjeux sont très graves, ce qui reste obscur, dogmatique ou pré-critique dans ces concepts n’empêche pas les pouvoirs en place et dits légitimes de s’en servir quand cela leur paraît opportun.

Au contraire, plus un concept est confus, plus il est docile à son appropriation opportuniste. C’est d’ailleurs à la suite de ces décisions précipitées, sans débat philosophique au sujet du « terrorisme international » et de sa condamnation, que l’ONU a autorisé les Etats-Unis à utiliser tous les moyens jugés opportuns et appropriés par l’administration américaine pour se protéger devant ledit « terrorisme international ».

Sans remonter trop loin en arrière, sans même rappeler, comme on le fait souvent, et à juste titre, ces temps-ci, que des terroristes peuvent être loués comme des combattants de la liberté dans un contexte (par exemple dans la lutte contre l’occupant soviétique en Afghanistan) et dénoncés comme des terroristes dans un autre (souvent les mêmes combattants, avec les mêmes armes, aujourd’hui), n’oublions pas la difficulté que nous aurions à décider entre le « national » et l’« international » dans le cas des terrorismes qui ont marqué l’histoire de l’Algérie, de l’Irlande du Nord, de la Corse, d’Israël ou de la Palestine.

Personne ne peut nier qu’il y a eu terrorisme d’Etat dans la répression française en Algérie, entre 1954 et 1962. Puis le terrorisme pratiqué par la rébellion algérienne fut longtemps considéré comme un phénomène domestique tant que l’Algérie était censée faire partie intégrante du territoire national français, tout comme le terrorisme français d’alors (exercé par l’Etat) se présentait comme une opération de police et de sécurité intérieure. C’est seulement des décennies plus tard, dans les années 1990, que le Parlement français a conféré rétrospectivement le statut de « guerre » (donc d’affrontement international) à ce conflit, afin de pouvoir assurer des pensions aux « anciens combattants » qui les réclamaient.

Que révélait donc cette loi ? Eh bien, il fallait et on pouvait changer tous les noms utilisés jusqu’alors pour qualifier ce qu’auparavant on avait pudiquement surnommé, en Algérie, les « événements », justement (faute encore une fois, pour l’opinion publique populaire, de pouvoir nommer la « chose » adéquatement). La répression armée, comme opération de police intérieure et terrorisme d’Etat, redevenait soudain une « guerre ».

De l’autre côté, les terroristes étaient et sont désormais considérés dans une grande partie du monde comme des combattants de la liberté et des héros de l’indépendance nationale. Quant au terrorisme des groupes armés qui ont imposé la fondation et la reconnaissance de l’Etat d’Israël, était-il national ou international ? Et celui des divers groupes de terroristes palestiniens aujourd’hui ? Et les Irlandais ? Et les Afghans qui se battaient contre l’Union soviétique ? Et les Tchétchènes ?

A partir de quel moment un terrorisme cesse-t-il d’être dénoncé comme tel pour être salué comme la seule ressource d’un combat légitime ? Ou inversement ? Où faire passer la limite entre le national et l’international, la police et l’armée, l’intervention de « maintien de la paix » et la guerre, le terrorisme et la guerre, le civil et le militaire sur un territoire et dans les structures qui assurent le potentiel défensif ou offensif d’une « société » ? Je dis vaguement « société » parce qu’il y a des cas où telle entité politique, plus ou moins organique et organisée, n’est ni un Etat ni totalement an-étatique, mais virtuellement étatique : voyez ce qu’on appelle aujourd’hui la Palestine ou l’Autorité palestinienne.

Jacques Derrida
Philosophe et écrivain (1930-2004).
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #10 le: 30 juin 2015 à 18:52:06 »
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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #11 le: 30 juin 2015 à 18:56:35 »
vous pouvez aller sur le lien pour voir les cartes interactives


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Ces pays vendeurs d’armes qui profitent bien de l’instabilité du monde et du regain des tensions



Les exportations d’armes tricolores se portent au mieux. La France est le cinquième pays vendeur d’armes au monde et l’un des principaux fournisseurs des émirats et dictatures du Moyen-Orient. Un état de fait qui suscite à peine le débat, alors que le Parlement est censé contrôler le respect d’un minimum de critères encadrant ces exportations sensibles. Pire, le gouvernement français se féliciterait presque du regain des « tensions internationales », qui dynamise le complexe militaro-industriel. La France n’est pas une exception en Europe où plusieurs fabricants d’armes sont sous le feu des critiques, comme en Allemagne qui, malgré l’austérité, a allègrement vendu ses équipements à la Grèce. Un premier Traité international sur le commerce des armes doit cependant entrer en vigueur sous l’égide de l’Onu. Enquête et cartes interactives.

Un secteur ne connaît pas la crise : celui des exportations d’armes de guerre. Avec plus de huit milliards d’euros de commandes en 2014, l’industrie française de l’armement a réalisé l’année dernière le résultat « le meilleur jamais enregistré », se félicite le gouvernement [1].

Blindés, missiles, frégates, avions et hélicoptères de combat de fabrication tricolore se vendent bien et un peu partout : en Europe, en Asie, dans les pays du Golfe, et quelle que soit la nature des régimes en place. La France a ainsi livré missiles et frégates au Maroc, des blindés, canons d’artillerie et missiles à l’Indonésie, à l’Arabie Saoudite, aux Émirats arabes unis… Elle a aussi signé des contrats pour des blindés au Gabon et des avions de combat, les Rafale de Dassault, à l’Égypte et au Qatar. Sans oublier un contrat à plus de deux milliards d’euros pour livrer divers équipements au Liban. Le tout financé par l’Arabie Saoudite.

Merci les Saoudiens !

L’Arabie Saoudite est le plus gros client des fabricants d’armes français en terme de volume financier des contrats. À lui seul, le royaume saoudien a passé plus de 3 milliards d’euros de commandes en 2014. C’est aussi le deuxième plus gros importateur d’armements au monde [2]. Rappelons que depuis le printemps, le royaume saoudien mène une intervention militaire au Yémen, pour soutenir le président en exil et contrer la rébellion houthiste. Le Yémen n’est pas l’Ukraine. Si la livraison des porte-hélicoptères Mistral à la Russie a été annulée pour cause d’interventionnisme russe contre Kiev, pas question de s’interroger en France sur ce qui se passe à la pointe de la péninsule arabique.

Infographie interactive : Qui sont les 10 premiers pays vendeurs d’armes et les 10 pays qui en achètent le plus ? En cliquant sur « exportateurs », vous aurez la réponse à la première question. La France, par exemple, est en 5ème position, derrière les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Allemagne. En passant votre souris sur l’icône, le montant des exportations s’affiche : la France a exporté 7,3 milliards de matériel militaire sur la période 2010-2014. En cliquant sur l’icône, vous visualiserez ses plus gros clients sur la période : Maroc, Chine et Émirats Arabes Unis. Notez que la Grèce a été l’un des principaux clients de l’Allemagne, qui lui a imposé l’austérité... Pour savoir qui sont les plus gros importateurs d’armement et leurs trois principaux fournisseurs, faites de même en cliquant sur « les importateurs ».

En Allemagne, quatrième exportateur d’armes au monde et l’un des cinq principaux fournisseurs de l’Arabie Saoudite, les Verts et le parti de gauche Die Linke n’ont pourtant pas tardé à s’interroger : des armes allemandes sont-elles impliquées dans l’intervention au Yémen ? « L’aviation militaire saoudienne est équipée d’avions de combat de type Tornado et Eurofighter qui ont été livrés par le Royaume Uni mais contiennent des composantes venues d’Allemagne », souligne le député Die Linke Jan van Aken dans une question posée à son gouvernement le mois dernier. Et de poursuivre : « L’aviation militaire saoudienne reçoit directement d’Allemagne des missiles Iris. Le fusils d’assaut G36 du fabricant allemand Heckler & Koch est aussi produit dans le royaume. » Le député a demandé au gouvernement allemand si les exports avaient continué depuis le début de l’intervention militaire saoudienne au Yémen. La réponse est claire : oui. En avril 2015, Berlin a autorisé la vente à l’Arabie Saoudite de diverses composantes d’équipements militaires, pour un montant de plus de 12 millions d’euros.

Vive l’instabilité génératrice d’exportations d’armes !

L’inquiétude de l’opposition allemande est légitimée par les alertes lancée par Amnesty International sur les nombreuses victimes civiles du conflit, touchées à la fois par des tirs de la coalition menée par l’Arabie Saoudite et par ceux des insurgés houthistes. « Jusqu’ici, les deux côtés ont manifesté une indifférence effrayante face aux effets létaux de leurs actions sur les civils », signale l’ONG. Les exportations d’armes allemandes vers les pays du Golfe font débat depuis déjà plusieurs années outre-Rhin. Le ministre de l’économie Sigmar Gabriel avait d’ailleurs freiné la vente de centaines de chars allemands au royaume saoudien l’année dernière. Rien de tel n’est à attendre de Paris.

« Les tensions internationales poussent de nombreux États à renforcer leurs capacités militaires, en particulier dans les zones les plus instables (Moyen-Orient) ou les espaces sur lesquels la souveraineté est disputée (mer de Chine), et des contrats importants ont été conclus en 2014. Dans cet environnement incertain, la France est parvenue à augmenter de façon très nette ses exportations de défense », se félicite le gouvernement dans son dernier rapport au Parlement sur les exports d’armes, rendu public le 2 juin. Pour Patrice Bouveret, président de l’Observatoire des armements, une association qui milite et informe depuis plus de 30 ans sur ces questions, « ce nouveau rapport est dans la ligne des précédents : il met en avant les bienfaits des exportations d’armes ». Le militant déplore le manque de précision des informations, notamment sur le type de matériel livré. « Et pourtant, ces ventes se font au nom de la France. En tant que telles, elles impliquent les Français. »

« Ces ventes se font au nom de la France »

Ces exportations d’armes se font sous le contrôle du gouvernement. Les industriels de la défense ne peuvent pas vendre ce qu’ils veulent à qui ils veulent. Les décisions d’exporter sont prises par le Premier ministre, sur avis de la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre, composée des ministères des Affaires étrangères, de la Défense et de l’Économie. Le commerce des armes doit respecter une série de règles internationales. Des pays comme la Côte d’Ivoire, la Libye, l’Iran ou la République centrafricaine sont par exemple sous embargos décidés par le Conseil de sécurité des Nations unies. Le Soudan, le Soudan du Sud, la Syrie, la Chine sont sous embargo de l’Union européenne.

Mais ceux-ci n’ont pas empêché la France de fournir des armes aux rebelles syriens en 2013, ni l’Allemagne aux kurdes combattant contre l’EI (le groupe Etat islamique). Pas plus que l’embargo européen sur les ventes d’armes à la Chine n’a bloqué Paris dans ses livraisons de plus de 500 millions d’euros d’armements à Pékin entre 2010 et 2014 [3]. Il est vrai que cet embargo, décidé en 1989 après la répression de Tiananmen, est remis en question régulièrement depuis plus de dix ans en Europe. Mais il n’a officiellement pas été levé.

Des critères de prudence bafouées

La position commune des pays de l’UE, adoptée en 2008, soumet aussi les autorisations à des critères comme le respect par le pays destinataire des droits de l’homme et du droit humanitaire international, la situation interne dans le pays de destination, la préservation de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionale, l’attitude du pays acheteur envers le terrorisme, l’existence d’un risque de détournement du matériel et la compatibilité des exportations d’armes avec la capacité économique du pays bénéficiaire.

L’interprétation de ces critères est laissée à la liberté des États exportateurs. Manifestement, la majorité d’entre eux jugent qu’ils ne concernent pas l’Arabie Saoudite (avec la France, le Royaume Uni, l’Allemagne et l’Espagne sont de gros fournisseurs d’armes au royaume saoudien), ni Israël. La France semble estimer que ces règles sont compatibles avec la vente d’avions de combat à l’Égypte du président Al Sissi. La position commune stipule pourtant que les États « refusent l’autorisation d’exportation s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires dont l’exportation est envisagée servent à la répression interne » (voir notre article).

« Depuis son arrivée au pouvoir en juin 2014, le président Abdel Fattah al-Sissi a laissé s’instaurer une situation d’impunité qui a permis aux forces de sécurité de commettre des meurtres de masse sans être inquiétées et d’emprisonner des centaines de manifestants pacifiques », signalait Human Rights Watch en janvier. Qu’importe : en 2014, la France a livré plus de 100 millions d’euros de matériel militaire à l’Égypte, et accepté des commandes de plus de 830 millions d’euros. En février 2015, Paris et Le Caire signent un nouveau contrat pour la fourniture de 24 avions de combat Rafale.

Armes légères allemandes pour cartels mexicains et colombiens ?

Le critère de « compatibilité des exportations avec la capacité économique du pays bénéficiaire » passe aussi parfois à la trappe. « Le mépris du critère a été manifeste lors des exports massifs d’armes allemandes et de biens militaires à la Grèce, encore en 2010, alors qu’il était connu depuis longtemps que la Grèce n’aurait pas les moyens de les payer », soulignaient des députés verts en mai [4] En 2010, l’Allemagne a exporté pour 403 millions d’euros de biens militaires vers la Grèce. Et 812 millions vers le Portugal [5]. Avant de leur imposer de brutales politiques d’austérité... Plusieurs enquêtes pour faits de corruption dans les ventes d’armes à la Grèce ont été engagées en Allemagne. L’entreprise Rheinmetall a ainsi accepté de payer une lourde amende – 37 millions d’euros ! – pour des faits de corruption dans les ventes grecques.

Infographie interactive : Qui vend quoi ? En faisant passer votre souris sur l’un des dix plus gros marchands d’armes, vous visualiserez quels types de matériels militaires ils commercialisent et les entreprises qui les fabriquent. Vous pouvez aussi procéder de la même manière par type d’armes. Bon marché (de la mort) !

Pire, il est même possible que des producteurs d’armes exportent malgré les interdictions de leur propre gouvernement. Le fabricant allemand d’armes légères Heckler & Koch, qui écoule des pistolets automatiques, des fusils d’assaut et leurs munitions vers le monde entier [6] est ainsi sous le coup d’une enquête pour des ventes illégales vers certains États particulièrement instables du Mexique. Parmi eux, le Guerrero, là où 43 étudiants ont été assassinés l’année dernière avec la complicité de la police locale.

C’est un militant pacifiste, Jürgen Grässlin, qui a déposé plainte contre l’entreprise en 2010. Un autre fabricant allemand d’armes légères, Sig Sauer, fait lui aussi l’objet d’une enquête pour des exportations illégales de pistolets vers la Colombie notamment. En attendant les résultats de l’enquête, l’entreprise s’est déjà vu interdire tout contrat.

Un nouveau traité pour « limiter la corruption »

Les régulations existantes en Europe semblent totalement inefficaces. Le commerce global des armements a d’ailleurs encore augmenté ces dernières années. Le nouveau traité international, en vigueur depuis décembre, va-t-il y changer quelque chose [7] ? « Ce traité est une grande avancée au plan universel », estime Aymeric Elluin, chargé de campagne à Amnesty France. C’est le premier traité international visant à réglementer les transferts d’armes classiques : chars, blindés, hélicoptères et avions de combat, navires de guerre, missiles, systèmes d’artillerie, armes légères… Il vise à obliger les États à évaluer les risques des ventes d’armes avant d’en autoriser l’exportation.

Le texte impose par exemple de tenir compte des risques de corruption, pour la paix et la sécurité, mais aussi de violations graves des droits de l’homme ou du droit international humanitaire. Les États devront aussi communiquer les informations sur leurs ventes d’armes. « Le traité vise à introduire, à côté des intérêts légitimes des États en terme de sécurité, d’économie ou de géopolitique, le nécessaire respect des droits des populations civiles, qui souffrent des armes et de leurs mauvaise utilisation », analyse Aymeric Elluin.

130 États ont signé le traité pour l’instant. 69 l’ont ratifié, dont la France et quasiment toute l’Union européenne [8]. Une première conférence des États parties se tient cet été pour décider de ses modalités de mise en œuvre. « Il faudra un peu de temps pour évaluer les effets du traité. Mais nous sommes sceptiques sur son efficacité, explique Patrice Bouveret, de l’Observatoire des armements. Il va limiter certains trafics, mais pas les transferts d’armes dans leur ensemble. Ce n’est pas un traité de réduction du commerce. Il s’agit ici simplement de mieux réguler. Et de limiter la corruption, qui favorise les plus gros. Pour que le traité soit réellement contraignant, il faudrait une instance supranationale chargée de vieller au respect des règles établies. »

« Pour réguler, la France ne se presse pas »

Reste à transposer rapidement le traité dans les législations nationales. La France va-t-elle montrer l’exemple ? Il est permis d’en douter. « La France a pris son temps pour signer, puis pour ratifier le traité sur le commerce des armes », estime Corinne Bouchoux, sénatrice écologiste. Elle fait partie des rares parlementaires français à s’intéresser à la régulation de ce commerce très particulier. « Nous sommes très pro-actifs pour soutenir les ventes d’armes, mais pour la régulation, la France ne se presse pas. »

Le pays n’a par exemple toujours pas transposé une recommandation du Conseil de sécurité pour punir la violation des embargos sur les armes. La résolution de l’ONU date pourtant de 1998 ! Un projet de loi [9] est dans les cartons depuis des années. Le gouvernement promet l’adoption prochaine de ce texte. Faut-il le croire, alors qu’il annonçait la même chose en 2012 ? Rien ne s’est passé depuis. « La France a adopté un projet de loi pour être en règle avec ses obligations internationales, mais ne le soumet pas au vote pour pouvoir rester dans une zone grise », analyse Patrice Bouveret.

Paris est plutôt dans une logique de soutien aux exportations [10]. C’est que « les exportations de défense sont nécessaires à la préservation de notre base industrielle et technologique de défense », écrit le gouvernement [11]. Et l’État actionnaire en demeure l’un des principaux bénéficiaires via ses participations dans le groupe Airbus (ex EADS), Safran ou Thales « Certes, l’industrie de défense française existe aussi parce que les exportations permettent de réduire les coûts et d’entretenir un savoir faire technologique, concède Aymeric Elluin. Mais il y a une logique de pousser à l’extrême ces exportations, avec des risques de dérapages complets, et de voir ces armes associées à des crimes de guerre. »

Qu’en pensent les salariés des usines d’armement ?

Autre argument incontournable : l’emploi. 27 500 emplois « directs et indirects » sont liés aux exports d’armements français, selon les chiffres du gouvernement. Qu’en pensent les salariés du secteur ? « Les armes ne sont pas des marchandises », dit Jean-Pierre Brat, électromécanicien et délégué central CGT à Nexter, une filiale du Groupement industriel des armements terrestres (GIAT), qui fabrique blindés et artillerie.

Cette ancienne entreprise d’État va très prochainement être privatisée, ainsi que ses filiales. Le gouvernement l’a décidée cette année dans l’article 47 de la loi Macron, en cours d’adoption. À terme, le rapprochement avec le fabriquant allemand de chars Krauss-Maffei Wegmann (KMW) est prévu. « Ce projet n’a pas d’autres buts que l’exportation. L’objectif, c’est de se positionner sur les marchés de l’autre. Chacun veut faire grandir son réseau commercial pour vendre plus. Et tout ça va passer par une rationalisation. » Le futur siège de l’entreprise prendra par exemple place aux Pays-Bas, un pays qui offre des conditions fiscales avantageuses. « Et avec un siège en Hollande, nous n’aurons plus de représentant du personnel au conseil d’administration », déplore Jean-Pierre Brat. « Cette opération peut aussi avoir des conséquences sur l’emploi. » Face aux réductions des budgets militaires en France et en Europe, le militant CGT revendique plutôt une diversification des productions plutôt qu’une course aux exportations.

« Nous ne sommes pas opposés à toutes les exportations, parce qu’il y a des pays qui ont fait le choix de ne pas avoir d’industrie d’armement et qui doivent bien avoir une défense nationale. Mais ces contrats d’armement doivent se faire sous le contrôle de la représentation nationale », estime Jean-Pierre Brat. Un contrôle accru du Parlement que la sénatrice communiste Cécile Cukierman appelle de ses vœux : « Mais il y a évidemment des parlementaires qui se satisfont de l’entre-soi… » Il est vrai que le Sénat compte parmi ses élus l’ancien patron de l’une des plus grandes entreprises d’armements françaises, Dassault.

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Re : De la guerre et de la barbarie
« Réponse #12 le: 02 juillet 2015 à 19:03:19 »
Excellent, cet article. N'empêche que les fournisseurs des trublions les plus sordides (les antéchrist du Daesh) sont les Russes... Enfin, une mafia de l'Est... C'est la même chose?  :mrgreen:
Les animaux sont principalement et essentiellement la même chose que nous.
A. Schopenhauer
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